Jana Chisalita-Musat, La guerre des serpents, éditions Chapitre.com, 2015
Nous sommes dans un village de Moldavie, un village que Jana Chisalita-Musat connaît bien, puisque c’est celui où elle est née et a passé son enfance. La vie, laborieuse et rude mais semée des petites joies d’une famille unie, est celle que l’on pouvait y mener tant bien que mal dans les années 1980 sous la férule soviétique, et aussi sous celle, il faut bien le dire, de traditions qui rendaient la vie difficile aux femmes et aux jeunes filles à marier.
Victor, le frère tant aimé, le fils chéri, est appelé à partir au service militaire en mai 1984, à l’âge de 18 ans. C’est l’occasion d’une belle « fête de départ » pour la famille, les voisins, les amis, et pour sa mère Sanda d’une « tourmente qui morcelait son âme ». Car on sait, sans que cela soit officiel, que beaucoup de jeunes hommes partent sans revenir vivants. « On disait qu’il se passait quelque chose en Union Soviétique. Qu’est-ce qu’on savait au juste ? On se disait en chuchotant que beaucoup de jeunes soldats allaient dans une région maléfique. D’où ils revenaient affectés, ou alors ils ne rentraient plus. Une mission en terre inconnue où des milliers de jeunes soviétiques accomplissaient leur “devoir international”. ». La « mission » en question, c’est la guerre que l’URSS menait en Afghanistan.
Le livre est composé d’un va-et-vient, sous forme narrative ou épistolaire, entre la Moldavie, d’autres régions d’URSS et l’Afghanistan. D’un côté la vie rurale, les habitudes, les questions, les doutes ; de l’autre la guerre et ses cruautés, ses peurs, ses héroïsmes, ses révoltes, la camaraderie et les rivalités entre les hommes. Le récit nous mène au cœur des inquiétudes et des incertitudes, des questions sur la violence, le « patriotisme », l’amour, la liberté. Cette question, par exemple, à laquelle répond le voisin, un instituteur contestataire :
« - Stefan, pourquoi les gens sont-ils amenés à quitter ce pays ? Qu’est-ce qu’ils pourront bien trouver de plus en Amérique ? […]
- La liberté ! […]
- Quelle liberté ? Le plus important dans cette vie est d’avoir une maison, des enfants, un travail. À quoi bon la liberté ?
- Justement, la liberté c’est d’avoir tout cela sans contraintes. Sans choix imposés. […] Elle te plaît vraiment, ta vie ? Mariée de force, méprisée par ton mari. Obligée de travailler jour et nuit, sans relâche, sans pitié. Quel a été ton plus grand plaisir dans cette vie ? Quel est ton plaisir ? »
La plus grande joie de Sanda est son fils, mais est-elle durable ?
La guerre des serpents est écrit par une Moldave dans un français limpide qui garde des traces du passé linguistique de l’auteure, de son aveu même : « Si certaines phrases de ce livre vous paraîtront atypiques, maladroites, c’est parce que j’ai essayé de donner à la langue française cette connotation folklorique du dialecte moldave. ». Roman, autobiographie, narration historique, familiale ? En tout cas un récit plein de l’émotion que suscitent les véritables témoignages humains.
Jean-Pierre Longre
Luminitza C. Tigirlas, Rilke-Poème. Élancé dans l’asphère, L’Harmattan, 2017 
Mihaela Michailov, Sales gosses, traduit du roumain par Alexandra Lazarescou, Les Solitaires Intempestifs, 2016
Mircea Cărtărescu, La Nostalgie, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L., 2017
Nicoleta Esinencu, Fuck you, Eu.ro.Pa!, Sans sucre, A(II)Rh+, Mères sans chatte, traduits du roumain par Mirella Patureau, éditions L’espace d’un instant, 2016
La crudité du langage, l’abondance lexicale de la révolte se retrouvent dans Sans sucre, dialogue entre « Le frère » et « La sœur » qui échangent sur un rythme de plus en plus rapide, comme en une partie de ping-pong, des considérations sur la vie quotidienne et familiale, l’école, la nourriture, le rationnement (d’où le titre-leitmotiv). L’accélération du mouvement, jusqu’à la déconstruction, figure la transition vers une « liberté », une « intégration européenne » qui ne va pas sans risques ou sans hypocrisie, sans colère et sans violence : « Mettez la merde dans les sacs ! / Enfermez la merde dans les sacs ! / Ensuite jetez-les ! ».
Simona Sora, Hôtel Universal, traduit du roumain par Laure Hinckel, Belfond, 2016
Bernard Camboulives, Un automne avec Cioran ou La sagesse de l’anxiété, Éditions Nicole Vaillant, 2016
Le persil
Ion Pillat, Le bouclier de Minerve, traduit du roumain par Gabrielle Danoux et Muriel Beauchamp, 2016
Horia Badescu, Le poème va pieds nus, Résidences de l’Arbre à paroles, 2016
Ileana Mălăncioiu, Comme pleurent les âmes seules, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, éditions hochroth Paris, 2016 
Lucian Blaga, Poemele luminii / Les poèmes de la lumière, édition bilingue. Traduit du roumain et avant-propos par Jean Poncet ; postface par Horia Bădescu. Jacques André éditeur / Editura Şcoala Ardeleană, 2016
Ainsi bien encadrés, il y a évidemment les textes eux-mêmes, qu’il faut lire, en roumain et/ou en français, en silence et/ou à haute voix. D’emblée, l’auteur nous conduit au cœur de son projet : « Avec ma lumière j’amplifie le mystère du monde. ». Mystère paradoxal fait d’amour, attaché d’une manière constante aux éléments naturels (l’air, la terre, le feu, l’eau – l’herbe, le soleil, les étoiles, le fleuve…). Mystère fait aussi de silence, celui de la mort, celui de l’au-delà où paradis et enfer sont intimement liés :
Ghérasim Luca, La paupière philosophale, José Corti, 2016
Max Blecher, Aventures dans l’irréalité immédiate, suivi de Cœurs cicatrisés, traduit du roumain par Elena Guritanu, préface de Claro, postface de Hugo Pradelle, Éditions de l’Ogre, 2015